Sibel Kekilli voit le jour le 16 juin 1980 à Heilbronn, en Allemagne, dans une famille d’origine turque. Son père, ouvrier dans une usine, et sa mère, femme au foyer, lui transmettent des valeurs traditionnelles tout en l’élevant dans le Bade-Wurtemberg. La jeune Sibel grandit avec un frère et une sœur, et parle turc à la maison avant d’apprendre l’allemand à l’école. Très tôt, elle ressent le poids des attentes familiales et des contraintes culturelles, ce qui la pousse à quitter le domicile parental à l’âge de 16 ans. Elle enchaîne alors des petits boulots – caissière, vendeuse, employée dans une laverie – pour subvenir à ses besoins, tout en vivant chez des amis ou dans des foyers.
À 19 ans, faute de perspective stable et poussée par la nécessité financière, Sibel Kekilli se tourne vers l’industrie du film pour adultes. Sous le pseudonyme de Dilara, elle tourne une dizaine de productions entre 1999 et 2001. Cette période reste la plus méconnue et la plus stigmatisée de son parcours. Elle explique plus tard dans des entretiens qu’il s’agissait d’un choix pragmatique dans un contexte de précarité, et qu’elle a toujours assumé cette partie de sa vie sans la renier. Pourtant, elle décide d’arrêter net en 2001, consciente des limites de ce milieu et de l’absence de perspective d’évolution. Elle retourne alors à une vie anonyme et travaille comme agent de sécurité dans un aéroport, avant qu’un événement totalement imprévu ne change sa destinée.
En 2002, alors qu’elle se rend à la poste, un inconnu l’aborde dans la rue et lui propose un casting pour un long-métrage. Il s’agit de Fatih Akin, qui prépare Gegen die Wand (Head-On). Intriguée, Sibel passe les essais et décroche le rôle principal de Sibel, une jeune femme turco-allemande en quête de liberté. Le film sort en 2004 et remporte l’Ours d’or à la Berlinale. Sa performance lui vaut le Deutscher Filmpreis de la meilleure actrice. Ce succès fulgurant ouvre les portes du cinéma d’auteur. Elle tourne ensuite dans Kebab Connection, Allein gegen die Zeit et Die Fremde (When We Leave), où elle incarne une femme victime de violence familiale – un rôle qui lui vaut une nouvelle reconnaissance critique et le prix de la meilleure actrice au Festival de Nuremberg.
En 2011, Sibel Kekilli est choisie pour interpréter Shae, la prostituée au grand cœur dans l’adaptation de la saga de George R. R. Martin. Pendant quatre saisons, elle donne vie à ce personnage complexe, d’abord confidente de Tyrion Lannister, puis actrice clé de l’intrigue de la cour. Ce rôle la propulse sur la scène mondiale. Elle découvre néanmoins l’envers du décor : le harcèlement en ligne lié à son passé dans le X refait surface, et elle doit faire face à des campagnes de dénigrement. Elle choisit de répondre avec dignité, en rappelant que chaque être humain a le droit de se réinventer. Son interprétation de Shae reste saluée pour sa finesse psychologique, et elle reçoit notamment une nomination aux Screen Actors Guild Awards avec le reste du casting.
Parallèlement à sa carrière d’actrice, Sibel Kekilli milite activement contre les violences faites aux femmes, en particulier au sein des communautés immigrées. Elle devient l’égérie de l’association allemande Terre des Femmes et participe à des campagnes de sensibilisation, notamment sur les mariages forcés et les crimes d’honneur. Son vécu personnel – elle confie avoir subi la violence de son ex-compagnon – nourrit son engagement. Elle refuse toute victimisation et utilise sa notoriété pour porter des sujets tabous dans l’espace public. Depuis 2014, elle s’est également faite plus discrète à l’écran, choisissant ses projets avec soin et privilégiant des rôles porteurs de sens, comme dans la série allemande Der gleiche Himmel ou le film 80 Plus.
Sibel Kekilli reste une figure rare dans le paysage médiatique : une actrice capable de traverser les genres et les préjugés. Son parcours, de l’usine aux tapis rouges, témoigne d’une résilience peu commune. Elle vit aujourd’hui à Hambourg, mène une existence loin des projecteurs lorsqu’elle ne tourne pas, et continue de s’exprimer sur les questions de justice sociale. Sans jamais renier son passé, elle incarne la possibilité d’une seconde chance.